La France entre désir de table rase et tentation autoritaire
A un an des présidentielles, pour ce dernier épisode avant les vacances, Lignes de Force propose un regard historique sur les contradictions dangereuses qui hantent le pays.
Même si on ne le mesure pas tout-à-fait, la France vit cet été son dernier 14 Juillet avant des élections nationales qui vont tout bouleverser.
Cette élection va survenir dans un champ de ruines. La tradition de gauche Socialo-communiste d’un côté, le gaullisme libérale-autoritaire de l’autre : les deux narrations qui ont fourni au pays son identité politique dans la seconde moitié du vingtième siècle se sont effondrées l’une et l’autre avec la fin de la guerre froide il y a déjà plus de trente ans. Elles étaient nées d’un cadre géopolitique précis —l’affrontement est-ouest-, elles ont cessé d’avoir la moindre pertinence quand ce cadre a disparu. Et elles n’ont été remplacées par rien.
Ceux qui en ont l’âge se souviennent avec quel fracas, dans quelle atmosphère étouffante, est survenu cet effondrement, illiustré aussi, dans la classe politique, par une perte de tout repère moral de base : A gauche, scandales des “fausses factures”, arrestations ou suicides d’hommes publics, “révélations” sur le passé de Mitterrand pendant la guerre; à droite, corruption des derniers réseaux gaullistes en Afrique et au Moyen-Orient —une corruption dont l’exemple le plus frappant serait fourni en 2003 par le scandale irakien “pétrole contre nourriture” (un scandale dont certains des bénéficiaires se retrouvent par la suite dans les réseaux russes et syriens du Rassemblement National).
Hypothèse: c’est de ces années-là, et non d’aujourd’hui, que date l’implosion du système politique français sur les gravats duquel ont tenté de s’imposer successivement, dans le premier quart de notre siècle, Nicolas Sarkozy, François Hollande puis, en fin de compte, Emmanuel Macron.
Le premier en promouvant un libéralisme énergique pour lequel il avait été élu mais sans en avoir les moyens (comment imposer un libéralisme reste de toutes façons une question relativement insoluble); le second en promettant la résurrection de classes moyennes “normales” (comme si le rêve de normalité de ces classes en question, voire leur existence même, n’avaient pas constitué au contraire une véritable anormalité historique); le troisième, Macron, en gobant l’illusion médiatique selon laquelle il avait implosé le système en gagnant —quand il ne faisait que patauger dans ses décombres.
Durant ces mêmes trente-cinq années, les personnalités politiques les plus sincères se sont enfermées dans des querelles idéologiques abstraites, tandis que les autres apprenaient à gérer leurs carrières comme on gère ses affaires. Le centre politique que chacun d’eux tentait d’incarner s’est dissous. Ce centre, qui a toujours été un problème en France, mais sans lequel nulle démocratie représentative n’est vraiment possible, n’est plus désormais que le lieu d’une technocratie communicationnelle désincarnée.
Au milieu des années 2010, l’irruption puis la domination rapide des réseaux sociaux dans le débat public a achevé de dévitaliser cette technocratie “centriste”, son langage et ses médias-relais, au profit du populisme brutal, aux visages multiples, qui avait commencé d’émerger dès les années post-guerre froide et ne cesse de s’imposer depuis.
On en est là. En terme de représentations culturelles, il est intéressant de mettre sur le même plan le duo Marine Le Pen/Jordan Bardella, celui composé par Jean-Luc Mélenchon et Rima Hassan, et le succès aussi phénoménal qu’improbable du diptyque De Gaulle au cinéma (1,6 millions de spectateurs pour le premier volet, 800.000 en 10 pour le second pour le second) : sur fond d’un antiaméricanisme dopé par Donald Trump, tout ce qui est politiquement significatif en ce moment en France va dans le même sens —celui d’un désir nostalgique pour une incarnation politique forte et autoritaire.
Qui aurait pu imaginer voici seulement dix ans que d’anciennes figures de mai 68 s’adresseraient publiquement au “Général” pour s’excuser d’avoir lancé des pavés, tel Anette Lévy-Villard (@levywillar) ici? Dans ce pays au langage toujours structuré, quoi qu’on en dise, par le catholicisme, on assiste au grand retour d’un sentiment profondément français depuis la Révolution: la culpabilité, et le désir d’un chef éclairé capable de nous faire expier nos fautes.
Que ce désir soit porté par une opinion algorithmique le rend aussi puissant qu’impossible à réaliser. La fragmentation de l’opinion est une conséquence des technologies qui lui permettent d’exister si fortement: la perspective déjà improbable de dégager une majorité claire s’éloigne d’autant plus.
La probabilité la plus forte, c’est que le ou la candidate gagnant(e) sera techniquement incapable de gouverner. Une longue campagne présidentielle déjà inflammable déboucherait alors sur une crise politique majeure, potentiellement insoluble, et cela quel qu’en soit le résultat.
Comme toujours depuis la révolution lorsqu’une crise frappe, La France se retrouve confrontée à la question de la légitimité du pouvoir —et à ses tentations noires, table rase populiste terrorisante, ou autorité despotique, qui l’accompagnent depuis plus de deux siècles sans rien résoudre.
Centre introuvable, extrémisme totalitaire, despotisme, réaction: Pour cette dernière émission avant l’été Lignes de Force aborde ces questions mais en prenant du champ, grâce à l’historienne Stéphanie Guénand.
Comment la tradition française a-t-elle abordé ces queqtions? Stéphanie Guénand l’explique à travers le parcours d’une femme qui fut parmi les premières grandes dissidentes européennes. Une femme exceptionnelle, aujourd’hui significativement oubliée mais dont l’importance a été considérable entre la Révolution et la fin de l’empire de Napoléon.
Une femme complexe, qui n’a reculé devant aucun danger lorsque ses idées étaient en jeu, une révolutionnaire et intellectuelle dont la grande passion a été de réfléchir aux origines et aux conséquences sociales, morales, culturelles et psychologiques des formes qu’a pris le pouvoir en France après 1789. une femme, aussi, l’on doit une bonne partie du vocabulaire dont on se sert aujourd’hui encore dans ce pays pour parler politique.
Aucune autre figure intellectuelle n’a intuitionné à ce point les contradictions intérieures d’un pays si apte à chercher la révolte, et si enclin à aimer l’autorité. Parler d’elle comme le fait Stéphanie Genand dans cet épisode, c’est parler des pièges que la France se tend aujourd’hui.
Stéphanie Genand professeur de littérature française du 18ème siècle à Paris-Est-Créteil est l’auteur de Germaine de Stael, le prix de la liberté, sorti ce printemps aux éditions Perrin.
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(Lignes de force s’arrête pour un mois. Retour à la rentrée)


